Les regards croisés entre disciplines étant au bénéfice de tous les champs de la création, Triangle-Astérides initie un programme de commandes de textes originaux sur ses expositions, confiées à des écrivain·es dont les intérêts ou les choix formels entrent en résonance avec ceux des artistes exposé·es.
Pensées comme des cartes blanches, ces contributions peuvent prendre des formes diverses — recensions critiques classiques mais aussi essais, fictions ou poèmes — et permettent de faire émerger un regard singulier et situé sur les œuvres, dans un contexte de raréfaction des espaces consacrés à la critique d’art.
Avec le soutien de la Fondation de France
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère
La commande inaugurale du programme de textes littéraires originaux sur nos expositions a été confiée à l’écrivain Karim Kattan, sur l’exposition Jouer la montre de Mona Benyamin.
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Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
le regard de ma mère me cloue sur place, je l’approche avec prudence, je ris, il me cloue sur place, ce regard iridescent, il se pose au loin, ce regard, l’atrocité qu’il voit, il me coupe le souffle,
Tout me fait rire sauf le regarde de ma mère,
le regard de ma mère m’anéantit, m’anéantit, je l’approche avec stupeur, je la déguise, je lui mets une perruque, je la maquille, je la blanchis elle cadavre saisi dans un cri, tout me fait rire car tout est injuste et cruel, et mon rire c’est juste mon souffle coupé, coupé,
souffle coupé répété à l’infini, tout me semble obscène, et seul, iridescent, au loin posé, ce regard de
ma mère,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
je lui applique du fard et des étoiles ses yeux et son hurlement,
qui ne sont pas dénués d’humour, le hurlement n’est pas dénué d’humour, ce regard de ma mère les yeux qui observent une atrocité, mais n’en disent rien, si ce n’est ce que nous devrions tous savoir,
n’en pensent pas moins, ses yeux posés en ce lointain
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
car quand elle regarde ainsi je ne sais pas deviner ce qu’elle voit, au loin, est-ce le passé l’avenir ou juste, simplement,
ce qui est là qui approche ce qui
nous pourchasse,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
le regard de ma mère sidère, éclipse,
il me perd perd perd perd, je perds mes moyens,
ses moyens, ne respire plus, rien ne respire, tout me fait,
tout, tout,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
ma mère la tragédienne ma mère vengeresse néanmoins très très fatiguée de regarder
au loin le passé l’avenir et là là ce qui nous pourchasse
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
qui broie et que je piège, sur laquelle je braque ma caméra mes symphonies je la piège je braque je l’attrape je la fais courir, elle et moi sommes faits comme des rats,
je la fais courir pour son cauchemar et le mien
je broie et braque, j’aboie,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
comédienne symphonie lune promenade furieuse le regard de ma mère fixe
mon regard, scrute un futur hanté par un futur
droit devant droit devant fouille mes yeux fouille le pays elle voit
quelque chose lamentable quelque chose qui mérite
d’être lamenté
ce lamentable regard de ma mère scrute ne cligne jamais syncope halète
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère que j’ai
envoyée sur la lune,
pour voir, pour rire,
pour qu’elle veille pas impressionnée sur une planète pas impressionnante,
pour qu’elle
lamente
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
j’ai trop pleuré, je me glisse dans l’épuisement, la fatigue, la fatigue, il me reste que le silence entre deux rires le silence d’une race épuisée, petit rat fait comme un rat,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
Tout me fait rire,
sauf ce regard, sauf ce regard,
sauf ce regard de ma mère,
ma mère, mère,
vengeresse, seuil, infranchissable,
Tout me fait rire sauf le regard de ma mère,
quand je décèle l’ombre dans ce regard,
l’immensité qui me déchire et la déchire, tout me fait rire,
tout est ardent, dans le regard de ma mère celui de son père et de sa grand-mère dans le regard de ma mère le cri ininterrompu, de tous les vieux avant elle,
tout me fait rire, tout m’horrifie,
quand le regard de ma mère me cloue sur place me crucifie,
quand ma mère me regarde,
crucifiée,
un face-à-face :
l’ombre
et
moi, et ça dure
trente secondes, une iridescence, plein midi, duel
aveuglant face-à-face, sous une pleine lune, elle et moi, et l’obscénité,
Tout me fait rire,
j’éclate de rire,
Tout me fait rire,
le regard,
ce regard,
tout me cloue sur place
tout m’anéantit,
quand je pense à ma mère
et ce qui la pourchasse.
Karim Kattan est un écrivain palestinien de Bethléem, né à Jérusalem. Il est docteur en littérature comparée. Il écrit de la fiction, des essais, et des poèmes, en anglais et en français.
Ses romans sont publiés aux éditions Elyzad basées en Tunisie. Son premier, Le Palais des deux collines, paru en 2021 a été lauréat du Prix des cinq continents de la francophonie de la même année. Son deuxième, L’Éden à l’aube, est paru en 2024. Il a reçu de nombreux prix, dont le Prix littéraire du 2e roman de Laval 2024 et a été présélectionné pour plusieurs autres dont le Prix Renaudot 2024.
Son recueil de poèmes, Hortus Conclusus, est paru en 2025 chez L’extrême contemporain.
Ses livres sont traduits dans plusieurs langues.
Ses textes en français sont parus dans diverses publications, dont Le Monde, Libération, Mediapart, AOC, L’Orient-Le Jour ; dans des revues littéraires ou poétiques, dont la revue doyenne de science-fiction francophone Solaris ; ainsi que dans plusieurs ouvrages collectifs.
Ses textes en anglais sont parus dans de nombreuses revues dont The Paris Review, The Baffler, The Dial, Strange Horizons, The Funambulist, Podcastle, ou encore The Magazine of Fantasy and Science-Fiction.
En outre, ses textes ont été ou seront présentés dans des espaces d’art, dont la Biennale de Venise, Mercosul Biennial à Porto Alegre, la Biennale d’Architecture de São Paulo, Bétonsalon à Paris, la Fondation MMAG à Amman, le Kaaitheater à Bruxelles, le B7L9 à Tunis, Mophradat à Athènes, le Frac des Pays de la Loire, le Forum de la Berlinale à Berlin, Arquetopia à Puebla, le Centre rhénan d’art contemporain à Altkirch, la Galerie Imane Farès à Paris et de nombreux autres.