Luc Bouzat
Parti d’une radicalité d’autant plus significative qu’elle n’était soutenue par aucune tendance esthétique localement circonscrite, la démarche de Luc Bouzat a ceci d’intéressant qu’elle permet un regard neuf sur la peinture. Non pas qu’elle écarte complètement les influences déterminantes de l’art contemporain (en particulier, celles qui ont permis l’adoption d’une posture différente vis-à-vis du tableau qu’il traite à plat, à l’horizontale) ; mais, parce que s’il remonte à la source de l’art actuel (dont Marcel Duchamp est responsable), il ne le fait pas sans tenir de position critique.
L’idée qu’il a adoptée au départ (déposer à intervalles réguliers des pastilles de couleurs primaires, qui prenaient l’apparence de cibles ou de conglomérats moléculaires), s’est transmuée au profit d’une sensualité qui, si elle commence à s’afficher plus librement, conserve toute la rigueur d’exécution de la première période. Il s’agit toujours de laisser tomber du pot, sur la toile tendue, des fragments de peinture qui viennent se placer l’un sur l’autre, selon un étagement dégressif - d’où le caractère bombé des taches ainsi formées. Ce faisant, Bouzat accomplit une sorte de révolution du goût. Ce goût qui, depuis Baudelaire, après s’être plié aux exigences des idéaux moraux, est devenu la manifestation du spirituel, de l’imagination, de la passion, d’un croisement irraisonné entre les références au monde extérieur et au monde intérieur, et qu’il pousse pour ainsi dire dans ses derniers retranchements.
Or, le goût de Bouzat, c’est celui de la main qui effleure les pastilles dont la proéminence rivalise de plus en plus avec la forme d’un sein (sans excès érotique) ; c’est aussi celui de la valeur des couleurs de plus en plus gustatives (elles ont franchement l’allure de crème glacée) et synthétiques (l’acrylique dans sa versatilité, et sa beauté chimique, y est carrément mis à nu).
Bouzat fait au fond du goût la métaphore même de son esthétique : composée humoristique de beau et de laideur, “La nouveauté est dans l’esprit qui crée, et non pas dans la nature qui est peinte”, a dit Delacroix. Tout se passe, avec Bouzat, comme si la nouveauté était à la fois dans l’esprit et dans la nature. - Lise Ott, dans le catalogue de l’exposition Re.Painting, 1996